Les différentes phases de l’opposition portugaise
Le début des années 1960 voit émerger un ample mouvement de recomposition de l’opposition
portugaise suite à la campagne électorale de Humberto Delgado de 1958 et des législatives de
1961. Au printemps 1961, différents militants entrent en contact10 et entendent stimuler les différents
Margarida Montenegro et Judeu Manuel Vale do Rio Paiva, médecins à Oran, entretien avec l’auteur, Lisbonne juin 2006,
enregistré, non confirmé.
Ana Cristina Clímaco, l’exil politique en France et en Espagne, 1927-1940, thèse d’Université nouveau régime, Andrée
Bachoud (dir.), Paris 7, 1999, p. 248.
Patricia Mcgowam, Misérias do exilio, os ultimos meses de Humberto Delgado, Lisbonne, Contra Regra, 1998, 269 p.
Après la Deuxième Guerre mondiale le courant trotskyste tente de se réorganiser. Si en 1963 une réunification de la
IVe Internationale voit le jour, elle reste incomplète puisque trois courants restés à l’extérieur continuent à se réclamer du
trotskisme : le courant latino-américain « posadiste » (du nom de son dirigeant Posadas) ; le courant anglo-français (« lambertiste-
healyste », du nom de ses dirigeants P. Lambert et G. Healy) et, à partir de 1965, le courant « pabliste » (animé
par M. Raptis, dit Pablo). Michalis Raptis, fondateur de la IVe Internationale en tant que délégué de la Grèce, apporte en
1955 son total soutien au FLN algérien et crée de multiples comités de soutien à l’Algérie indépendante. Aussi, rejointil
Alger en 1962 où il devient conseiller économique du président Ben Bella en charge du « bureau des biens vacants »
ayant appartenu aux pieds-noirs. En 1965, il est exclu de la IVe Internationale en conséquence de son appel aux « volontaires
pour le Vietnam » (brigades internationales contre l’armée américaine) et doit quitter l’Algérie suite au coup d’État
de Boumediene.
10 Tito Morais et Manuel Sertório pour le PCP avaient établi une liaison. Une « Commission inter-liaisons de l’opposition
portugaise » serait née au Brésil le 5 mars 1961 afin de contacter tous les opposants résidant à l’étranger. En octobre
1961, elle prit le nom de : Unité démocratique portugaise (in David L. Raby, « O PCP e a oposição no exílio », Vertíce,
J. MANYA
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réseaux de l’opposition en exil : celui du Brésil11, de la Junte patriotique portugaise du venezuela,
du groupe des Portugais démocratiques d’Angleterre, des individus vivant à Paris et celui particulièrement
actif du Maroc12 où les participants à la révolte de Beja de décembre 1961 et nombre
de membres de la Junte patriotique centrale13 avaient trouvé refuge. Ces contacts permirent ainsi
la tenue à Rome, du 19 au 21 décembre 1962, de la Ire conférence des forces antifascistes portugaises
qui donna naissance au FPLN. Cette organisation unitaire put se prévaloir de l’adhésion de
l’ASP après sa création à Genève en avril 1964 et surtout du ralliement de Humberto Delgado qui
assista alors à la IIe conférence, tenue à prague en janvier 1964, incarnant ainsi un véritable renouveau
du travail unitaire.
Toutefois, les orientations du Général, partisan du recours aux actions armées et de l’établissement
d’un gouvernement provisoire en exil, orientations en totale opposition avec la ligne du PCP, compliquèrent
sérieusement les relations. Dès l’été 1964 les tensions crûrent entre les divers protagonistes
et la rupture fut consommée lors de la IIIe Conférence du Front, en octobre 1964 à Alger14. Il mit alors
sur pied un deuxième FPLN mais, si les initiales étaient les mêmes, il s’agissait du Front Portugais
de libération nationale15. Les résolutions de la IIIe Conférence du FPLN entérinèrent la « reprise en
main » de l’organisation par le PCP qui milita au sein du FPLN jusqu’en 197016. Ce parti a cantonné
le Front dans un rôle plus conventionnel, traditionnel que celui que Humberto Delgado entendait lui
faire jouer. Le destin tragique du Général, assassiné par la PIDE en février 1965 à Badajoz, conforta
le parti dans ses positions.
Jusqu’en 1970, Pedro soares, fernando piteira santos, Manuel Sertório et Manuel alegre composaient
la Junte révolutionnaire portugaise (la direction du Front). Pourtant, les désaccords récurrents
entre le PCP et certains membres du front (y compris certains de ses militants comme Manuel
Alegre) relatifs, entre autres, à la préparation d’actions violentes contre l’État Nouveau et au recours à
la violence révolutionnaire favorisèrent une deuxième scission. Néanmoins, ce fut sur la question de
la représentation du FPLN à la conférence internationale de solidarité à la lutte de libération nationale
des peuples de l’Angola, du mozambique, de la guinée-Bissau, du Cap-Vert, de São Tomé et
Príncipe, tenue à Rome en juin 1970, que la scission fut entérinée le 3*septembre 197017. Les militants
du PCP, comme Manuel Alegre, qui choisirent de rester au sein du FPLN, voire qui alimentèrent
les critiques à l’encontre du parti, le quittèrent ou en furent exclus.
Une dernière scission survint en 1973 qui donna lieu à la création du PRP (Parti révolutionnaire
du Prolétariat) d’Isabel do Carmo et Carlos Antunes, mais ses effets s’avérèrent moindres car l’unité,
déjà bien entamée avec la rupture de 1964, avait de facto pris fin en 197018.
Ces deux moments (1964 et 1970) ont des répercussions sur toute la communauté portugaise. En
effet, il s’agissait à chaque fois de revendiquer pour chaque cercle sa légitimité politique afin, notam-
Lisbonne, no 50, octobre 1992, p. 32.
11 David L. Raby estime à une centaine le nombre d’exilés politiques dans les années 1950 et 1960 dans l’ancienne colonie
(ibid.). Le cercle de São Paulo publia même à partir de 1956 le journal Portugal democrático.
12 Par exemple, le détournement de l’avion de la TAP en 1962 assurant la ligne Casablanca-Lisbonne se réalise à partir
du Maroc. Par ailleurs, Humberto Delgado se rend en octobre 1962 au Maroc. Pour plus de détails voir David L. Raby,
« Transatlantic intrigues: Humberto Delgado, Henrique Galvão and the Portugues exiles in Brazil and Morroco, 1961-62*»,
Portuguese Journal of Social Science, vol. 3, 2004, p. 147.
13 Malgré l’échec des élections de 1958, cet épisode insuffla un nouvel élan à l’opposition et au printemps 1959 émergea
l’idée de mettre sur pied des Juntes d’action patriotique (il semble qu’elles ne prirent ce nom là, « d’action patriotique »,
qu’en 1961, elles se seraient auparavant appelées Juntes de libération nationale). O que é uma junta de acção patriótica,
brochure de la Commission exécutive de la Junte centrale d’action patriotique, éd. des auteurs, 1964, 15*p. ANTT/
PIDE, Pc 1353-CI(2), FPLN, fl. 465.
14 Tenue en novembre 1964 selon António Brotas qui précise que la date inscrite sur les documents avait été altérée pour
égarer la PIDE. António Brotas, entretien avec l’auteur, Lisbonne, octobre 2006, enregistré, non confirmé.
15 Il annonça également en décembre 1964 que « son » FPLN se livrerait à des actes de sabotage au Portugal. Déclaration
de Humberto Delgado publiée par le journal Le Progrès (Lyon) du 4 janvier 1965. ANTT/PIDE, Pc 1353-CI(2), FPLN, dossier
2, fl. 456.
16 Voir pour plus de détails sur cette première rupture et les années 1965-70, Cândido, de Azevedo, « FPLN e PCP, história
e razões de uma ruptura », Diário de Noticias, 20 avril 1978, p. 7 et 8.
17 Pour plus de détails voir Judith Manya, Le PCP et la question coloniale 1921-1974, op. cit., p. 590-594.
18 Pour plus de détails sur la vie de cette organisation, il s’agit d’être attentifs aux conclusions de Susana Martins qui,
après un mestrado sur les socialistes dans l’opposition (Susana Martins, Socialistas na oposição ao Estado Novo, Cruz
Quebrada, Casa das letras, 2005, 249 p.), prépare actuellement un doctorat sur le FPLN.
,? ment, de bénéficier de la solidarité des autorités algériennes, impliquées ainsi souvent dans les histoires
a priori internes de l’opposition portugaise19. Dans l’état actuel de mes recherches, il semblerait
que bon nombre de Portugais quittent l’Algérie après la première crise fin 1964-début 1965. Les
tensions en ont découragé plus d’un. De plus, la prise de pouvoir par Boumediene, qui renverse Ben
Bella en juin 1965 , fait perdre à l’Algérie son attractivité politique. Le soutien officiel des autorités aux
antisalazaristes perdure mais la République algérienne n’incarne plus ce terrain d’expérimentation
de la Révolution. Ces deux éléments (scission de la fin 1964 et coup d’État de juin 1965 ) contribuent
à faire de ces années 1963-65 le moment fort de l’histoire de cette communauté d’Alger


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