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Serpent
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Re : L'Europe et vous? -
21/08/2008, 15h45
Cher Laurent, le sujet que tu proposes n'a pas "accroché" les forumistes car il y a une crise de confiance en "l'idée européenne", qui est légitime et qui est directement liée à l'inadaptation de l'Europe face à la mondialisation (il faudrait dire pour être précis "face au manque de volonté et de consensus politiques au niveau des 27"), mais surtout à la confusion que les artisans de l’Europe ont entretenu entre l’idéal du libre échange et l’idéal européen.
Il faut restaurer l'idée d'une Europe protectrice et d'un bloc économique uni et cohérent face aux autres pôles économiques internationaux. Or, ce n'est pas ce qui se passe aujourd'hui, lorsque l'on voit que les Etats restent dans une logique de benchmark en matière financière, fiscale et sociale qui restent (hormis l'harmonisation strictement indispensable au fonctionnement des 4 grandes libertés qui fondent le marché européen) du ressort des Etats (approche défendue par les 27 et réaffirmée par Nicolas Sarkozy lors de son interview sur France 3, à la veille du début de la présidence française de l'Union).
Je considère qu' un retour à une certaine forme de protectionnisme en Europe est indispensable car l’Europe devient une idée de régression et non plus de croissance. Nicolas Sarkozy, bien qu'assumant la présidence du Conseil de l'Union jusqu'à la fin de l'année, n'a pas les leviers nécessaires.
Il s’agit premièrement de reconnaître et d’assumer la prédominance de l’Allemagne au sein de l’Union, et deuxièmement d’obtenir de l’Allemagne qu’elle change de politique économique dans l’intérêt de l’Europe et donc dans son propre intérêt. En effet, l’Allemagne profite du marché intérieur et de l’euro pour consolider sa propre économie (l’euro empêche les autres États membres de jouer sur la monnaie pour compenser leur manque de compétitivité économique vis-à-vis de l’Allemagne). L’Allemagne est dans ces conditions très puissante pour exporter sur les marchés internationaux en dehors de l’Union européenne, tout en dominant les autres États membres plus faibles économiquement et moins compétitifs à l’export. L’Allemagne cumule les avantages, mais au détriment de pays comme la France et l’Italie. L’année 2008 permettra à l’opinion publique de se rendre compte que le niveau de vie non seulement européenne stagne dans certains pays mais qu’il est déjà en recul (si l’on prend en compte l’augmentation du coût des matières premières fossiles et alimentaires). La récession s’annonce pour le 4ème trimestre et place certains Etats de la zone euro dans une situation délicate. Les obligations du pacte de stabilité, pierre angulaire du système monétaire européen limitent les marges de manœuvre des Etats qui ne peuvent mettre en place un plan de relance économique pour anticiper la récession qui s'annonce. Le gouvernement Fillon, en cette rentrée est précisément confronté à l’absence de marge de manœuvre sur le plan économique du fait des obligations de l’Euro, en termes de déficit public (idem pour les autres gouvernements et pire encore pour l'Italie).
Le marasme économique de certains États de la zone euro peut finir par engendrer leur sortie de l’euro.
Pour éviter ce scénario catastrophe, il faut un retour au protectionnisme, entendu comme relance économique à partir d’un marché concurrentiel plus restreint, c'est-à-dire régional (Europe) et non plus mondial. C’est ce à quoi il faudrait convaincre l’Allemagne de jouer « collectif » dans son propre intérêt.
L'Europe est devenue une réalité associée négativement dans l'esprit des citoyens en matière de démocratie. Aujourd'hui, on feint de s'inquiéter du vote des Irlandais au traité européen par référendum, mais nous savons très bien après ce qui est arrivé aux Français, que, si les Irlandais votent "Non", cela n'aura aucune importance. En effet, si on a réussi à se passer du « NON » du référendum français, on arrivera bien à se passer du "NON" des Irlandais.
La raison est simple. Pour convaincre les citoyens des bienfaits du libre échange, on a volontairement entretenu une confusion entre l’idéal du libre échange et l’idéal européen.
Je suis un européen convaincu et partisan d’une vision fédérale. Pour moi, l'Europe est quelque chose de très simple et une nécessité. C’est au lendemain de la dernière guerre mondiale (après l’horrible tuerie dont l’Europe a été le champ) qu’un consensus sur l’idéal européen est né. Dans la première phase de son existence, l'Europe a été une formidable réussite économique. L'Europe a marché, car elle était associée à l’idée de prospérité économique. L'Europe, dans un premier temps, avait les taux de croissance formidable de l'après-guerre à 4, 5 ou 6 %. Elle était la clef d’accès à la société de consommation et au progrès social (modèle social européen).
Actuellement, l’hostilité des personnes pour l'Europe, c'est que cette période de progrès n’est plus qu’un souvenir. Et l'Europe prétend continuer d'avancer dans le contexte non plus simplement d'une baisse des taux de croissance, mais maintenant, ainsi qu'on l'a découvert au niveau des opinions cette année en France, avec une baisse des niveaux de vie. On a, en fait, atteint, dans un pays comme la France, non pas simplement le stade de la baisse des revenus, mais le stade de la conscience de cette baisse du niveau de vie. La situation n'est pas meilleure en Allemagne. La seule différence c'est que les Allemands ont été visionnaires pour anticiper la situation actuelle. Les Allemandes ont volontairement accepté une politique de modération salariale et ont obtenu volontairement ce qui est arrivé aux autres européens. Je crois que la cause fondamentale qui mine l'idée européenne, c'est la confusion qui s'est faite entre l'idéal européen et celui du libre-échange.
Au départ, l'Europe était un système de préférences communautaires. Cela se définissait comme un système commercial. À partir des années 1960, une confusion totale s'est établie dans les esprits entre la construction européenne, l'avancée de l'Europe, l'ouverture, l'agrandissement de l'Europe et le développement du libre-échange. Il y a des phases dans lesquelles le libre-échange est bon. Il est clair que l'on a maintenant atteint le stade où l'on enregistre les résultats négatifs du libre-échange. On a les résultats du libre-échange. On a ce que l'on trouve dans les manuels d'économie politique internationale, une explosion des inégalités (avec par exemple 11 % de pauvreté en France et 20 % au Portugal).
Le libre-échange au stade actuel induit une logique de déclin.
En fait, on est en train de découvrir, à l'échelle planétaire que le libre-échange au stade actuel est un système perdant/perdant pour tout le monde, c'est-à-dire tout à fait autre chose que ce que l’on pensait. Du point de vue des pays développés, ce qui est tout à fait fascinant, c'est la façon dont le libre-échange nous a ramené à la vieille contradiction du capitalisme, qui était celle de l'insuffisance structurelle de la demande. Maintenant, les entreprises ne pensent plus produire pour un marché intérieur, mais pour l'extérieur. Elles se sont donc remises à considérer les salaires comme un coût pur qu'il faut comprimer.
Il y a une évidence irrésistible : si les entreprises de tous les pays de la communauté européenne, des États-Unis, du monde développé se mettent, les unes après les autres, à comprimer leurs salaires, vous avez ce que l'on a actuellement, c'est-à-dire une insuffisance de la demande globale et un monde en contraction.
Les revenus diminuent et, bien entendu, les revenus de l'État vont suivre. Il faut tout diminuer, diminuer le nombre des maternités, des fonctionnaires, des enseignants. Tout doit suivre les revenus finalement. On est dans cette logique et cette logique, je dirais, est celle du libre-échange au stade de la maturité.
Penser que la solution est par l'éducation et à laquelle il est fait si souvent allusion dans les milieux européens et les poulets du style « stratégie de Lisbonne » est une solution naïve. Les personnes qui travaillent sérieusement sur l'irruption de la Chine sur le marché international et l'irruption de l'Inde se rendent bien compte qu'il n'y a pas de raisons pour que ces pays se spécialisent dans les emplois à faible qualification en termes intellectuels. La Chine peut donner au monde un milliard d’ « esclaves ». Cela laisse 300 millions de personnes et plus pour les classes moyennes. Les Chinois se développent à toutes vapeurs et seront la première puissance mondiale à l’horizon 2020.
L'Inde c'est autre chose. Elle a sauté, pour son entrée sur le marché mondial, le stade industriel. Elle est directement passée au stade informatique. Les Indiens sont assez doués en mathématiques. Il est invraisemblable que l'on ne se rende pas compte qu'un pays comme l'Inde exerce déjà une pression salariale à la baisse sur les salaires des jeunes informaticiens c'est-à-dire des personnes les mieux formées des pays les mieux formés.
Je suis tout à fait favorable à l'éducation. L'Europe a été le premier continent à se développer sur le ce plan, mais on n'en est plus du tout là.
J'en viens à ce qui me paraît la seule possibilité de sortir de cette impasse, de cette situation désastreuse qui fait que, tant que l'on n'en sortira pas, l'Europe, ce sera cela.
L'Europe doit être consciente de sa force et assurer son rôle de protection, sinon l'Europe devient du vide, une coquille vide selon l’expression très juste de Fredu.
Il y a quelques années, on parlait du protectionnisme, c'était un sujet politiquement incorrect . Je pense que l'on est tout à fait en train d'en sortir. De ce point de vue, l'irruption de la Chine et de l’Inde a fait beaucoup bouger les choses.
Je crois que, si les Européens sincères veulent sauver l'Europe en tant que concept politique, en tant que projet démocratique, en tant qu'État social, il va falloir que vous commenciez à vous poser ces questions.
Les objections : d'abord il y a des objections qui tiennent à l'idée de rétorsion. Je crois que les Européens devraient, avant toute chose, être conscients de leur force en tant que système ou région continentale intégrée sur le plan industriel.
On est tout à fait fasciné par la croissance chinoise, mais à quel prix se fait-elle ? Celle-ci bénéficie d’une masse d’un milliard de « travailleurs esclaves ». Est-il besoin de rappeler que les travaux pharaoniques pour les JO de Pékin ont été réalisés par quelques 800.000 paires de bras payés 1 euro par jour, que l’on est allé cherché dans les campagnes reculées de Chine et qui ne seront payés qu’en fin d’année ? Voici le modèle chinois qui susciter tant d’admiration Il n’est donc pas surprenant que la Chine soit captive de toutes les industries de main d’œuvre. En produisant à bas coût, la Chine capte les devises et réinjecte ses devises, via ses fonds d’investissement, aux Etats-Unis et en Europe. Le problème tient au fait que l’investissement étranger (je veux dire extra communautaire est libre). Beaucoup de sociétés européennes sont aujourd’hui détenues par des capitaux chinois. Ceux-ci exercent des pressions sur le management pour réduire les coûts notamment salariaux et ceux-ci sont le moyen de capter des brevets, et de créer de nouveaux monopoles à l’échelle planétaires (l’indien Mittal par exemple). Techniquement parlant, une société européenne peut être détenue à 100 % par des capitaux étrangers (directement ou indirectement). L’Europe est la zone la plus ouverte à l’investissement étranger. Les Etats-Unis imposent une minorité de blocage américaine de même que la Chine, l’Inde et la plupart des pays émergents. Aucun européen ne peut s’ implanter en Chine, sans un partnership chinois. Faut-il rappeler que le fonds d’investissement Blackstone n’a pu investir cette année dans l’immobilier à Schangaï et Pékin qu’après avoir admis une émission de titres à hauteur de 15 % en faveur de capitaux chinois. Et face à cela, lorsqu’en 2005, Dominique de Villepin invoquait le concept de capitalisme patriotique, pour s’opposer à la fusion ARCELOR MITTAL il se faisait conspuer par ses partenaires européens. On a vu les résultats en 2008 et sur quel modèle économique ce groupe s’est bâti.
Restaurer une forme de protectionnisme fondé au moins sur la réciprocité, c’est relancer la machine européenne ou bien décider du déclin collectif des européens, face à des puissances qui nous livrent une « guerre économique » avec des armés de travailleurs payés entre 30 et 60 euros par mois.
Il faut admettre une diminution réelle dans l'avenir du nombre des ingénieurs en Europe. Il est vrai que le déclin démographique de l'Europe est préoccupant, mais au stade actuel, et pour quelque temps encore, l'Europe peut rester le centre de gravité technologique, éducatif, industriel du monde. La région du monde où l'on trouve le plus d'ingénieurs ou techniciens qualifiés, d'industrie performante, c'est l'Europe actuellement.
L'industrie américaine est « en coma dépassé ». L'industrie chinoise est très, très loin d'être au même niveau de capacité technologique. L'Europe au contraire des États-Unis équilibre globalement ses comptes extérieurs, pas pays par pays, mais globalement. Évidemment l'Allemagne joue un très grand rôle dans cet équilibre global et collectif. Elle peut tout à fait définir ou s'auto définir comme un centre autonome de décision et de régulation.
On accuse trop souvent le protectionnisme d’être une doctrine régressive. Il faut bien voir que le protectionnisme est l'une des deux grandes branches de la pensée économique libérale. Le protectionniste accepte tout à fait l'idée de concurrence. Simplement, il définit sa taille du marché. Là, en gros, il s'agirait de définir un marché intérieur de 1500 millions de personnes. Mettons de côté le Royaume Uni. Ils sont les derniers à se rallier à cela, parce que le libre-échange, pour les Anglais, c'est aussi identitaire que les services publics le sont pour les Français.
Ce qu'il s'agit d'imaginer, ce n'est pas du tout un projet. Ce n'est pas un projet régressif, ce n'est pas simplement se protéger contre le monde extérieur. C'est rétablir, par des barrières tarifaires, par des quotas, la possibilité pour les Européens de relancer les salaires à la hausse. C'est cela le protectionnisme. Autrement, on brise l’économie européenne.
Dans le protectionnisme, il n'y a pas l'idée de repli contre la mondialisation. Il y a l'idée de relance et de défense de ses propres intérêts. Si vous êtes protégé, vous pouvez relancer les salaires à la hausse. Vous pouvez donc relancer l'ensemble de la machine et, d'ailleurs, dans un stade suivant, vous pouvez même relancer les échanges d'une façon plus efficace et différente.
Concernant les rétorsions supposées de la Chine, au stade actuel de leur développement, ils n'ont aucun moyen de rétorsion, puisque l'Europe est auto suffisante sur le plan technologique et la Chine, pour ce qui est de l'Airbus, des centrales nucléaires, fera toujours une politique d'équilibre entre ces sources d'approvisionnement. Elle équilibrera toujours l'achat d'Airbus et de Boeing. Elle ne se mettra jamais dans la dépendance économique exclusive du Japon, en tant que fournisseur de biens d'équipement. Et par ailleurs, certains pays asiatiques peuvent produire à des prix inférieurs.
L'Allemagne doit prendre ses responsabilités
D'un point de vue français, la grosse objection, c'est le problème de l'Allemagne. Il faut admettre que ce pays est au coeur de l'économie industrielle européenne. Si l'on n'accepte pas l'idée d'une prééminence de l'Allemagne, on ne peut plus agir. L'économie allemande a la particularité d'être simultanément européenne et globale (mondiale). Ils font encore à peu près la moitié de leurs échanges en interne et au monde.
L'Allemagne s'est mise à profiter de façon non coopérative de l'existence de l'euro, c'est-à-dire que l'euro assure que des pays, comme la France, l'Italie et l'Espagne, ne pourront plus se protéger commercialement par des politiques d'échanges, face à l'Allemagne.
Par ailleurs, l'Allemagne fait une politique d'exportation à l'échelle mondiale. L'idée absurde serait de se raconter que les Allemands ne peuvent pas changer, qu'ils ont toujours les mêmes idées, comme le font les Français. Le libre-échange allemand n'est pas du tout identitaire comme le libre-échange des Anglais.
Si l'intérêt de l'Allemagne est de voir qu'une relance de la consommation intérieure européenne sur un espace de 400 millions de consommateurs est plus intéressante que l'ouverture au monde… Ce n'est pas encore grand-chose, la Chine, dans les échanges extérieurs de l'Allemagne. Les Allemands peuvent comprendre.
Les Allemands peuvent tout à fait changer si c'est leur intérêt et si on les y contraint mais encore faudra t-il que ses 26 partenaires européens suivent.
Il faut aussi accepter de voir la politique comme un jeu sérieux, pas comme un concert de bons sentiments. Le bon sentiment mène au conflit que l'on ne veut pas.
Il faut que les dirigeants des Etats européens fassent comprendre à l'Allemagne qu'elle doit prendre ses responsabilités, qu'elle doit prendre un rôle de leader dans la réorganisation d'une économie continentale où la relance intérieure -la relance du marché européen (et non extérieur) est la pierre angulaire.
Et il faut avoir le courage de dire aux Allemands que, s'ils ne prennent pas leurs responsabilités, ce n'est pas simplement l'Europe dans l'avenir qui est menacée. C'est que l'euro n'est pas viable comme monnaie. Donc, le choix auquel les Européens convaincus vont être confrontés, c'est qu'ils vont avoir le choix entre militer pour le protectionnisme ou se préparer à la disparition de l'Euro.
Ce 19 août, le gouvernement Fillon confirmait ce que tout le monde doit comprendre : il n’y a pas plus en France de marge de manœuvre pour une relance. Même chose d’ailleurs en Italie, en Espagne et au Portugal pour ne citer qu’eux.
Ce 20 août, l’Allemagne annonçait une nouvelle norme de protection de son économie contre l’investissement étranger (j’entends non communautaire) dans les secteurs stratégiques de son économie. Mais une action solitaire sans action commune au niveau des 27 Etats membres ne changera strictement dans les faits car l’Allemagne ne pourra pas se protéger seule contre les investissements russes, chinois ou indiens (déjà leaders européens dans l’industrie des médicaments génériques), qui trouveront dans l’arsenal juridique des autres Etats membres, les outils techniques pour contourner ce nouveau dispositif allemand.
Si on maintient le cap actuel, on va simplement dans le mur. C’est une évidence, mais il est bon de rappeler les évidences pour être conscient des réalités d’un monde qui change. La mondialisation est positive pour l’Europe puisqu’elle permet de bénéficier de produits à de meilleurs prix, mais doit-elle devenir l’outil d’anéantissement de notre économie européenne ?
Difficile d’attendre des avancées positives du côté de l’OMC, puisque pour son directeur général, le français Pascal Lamy, ancien commissaire européen, il est depuis longtemps acquis que le cœur de l’économie mondiale doit « revenir en Asie ».
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